Déclaration du premier ministre Justin Trudeau au parlement

Le lundi 18 mars 2019

Monsieur le Président, avant de commencer, j'aimerais dire que nous sommes de tout coeur avec les gens d'Utrecht et des Pays-Bas, qui sont bouleversés par la nouvelle d'une fusillade survenue dans un tramway. Cela vient tout juste d'arriver, mais on sait qu'il y a des morts et des blessés. La police envisage la possibilité qu'il s'agisse d'une attaque terroriste.

Nous sommes aux côtés de nos amis néerlandais qui doivent composer avec les conséquences de cette violence, et nous nous adresserons à nos homologues pour leur offrir notre soutien inébranlable. Il y a seulement quelques mois, le premier ministre Rutte s'adressait à la Chambre, parlant des liens étroits qui unissent nos deux pays. Dans les jours difficiles qui s'annoncent, le Canada sera comme toujours aux côtés des Pays-Bas.

J'interviens aujourd'hui pour exprimer les condoléances les plus sincères du Canada à tous ceux qui sont dans le deuil en Nouvelle-Zélande. Il y a seulement quelques jours, notre amie et alliée a subi la plus terrible attaque terroriste de son histoire, attaque motivée par l'islamophobie. Cinquante hommes, femmes et enfants ont été assassinés à l'heure de la prière, et des dizaines d'autres ont été blessés. Ils ont été abattus par un monstre, un terroriste, un lâche.

Je me suis entretenu avec la première ministre Ardern. Je lui ai offert nos plus sincères condoléances et notre appui. Je l'ai également félicitée pour le leadership et la compassion dont elle fait preuve depuis cette tragédie.

Nous partageons la douleur des parents, des frères, des soeurs et des amis des victimes qui n'ont pas eu la chance de dire au revoir à leurs proches. Ces proches ont été tués par une personne haineuse qui a décidé d'adopter une idéologie haineuse.

Le Canada est la patrie de plus d'un million de musulmans qui vivent et prospèrent dans une démocratie laïque libre et ouverte. Il nous incombe de préserver cette liberté afin que ceux qui choisissent de pratiquer leur foi puissent le faire sans craindre la violence.

Nos amis musulmans qui se trouvent au Canada, en Nouvelle-Zélande et dans le monde entier doivent savoir que nous pleurons avec eux. Nous ressentons leur douleur et nous les aimons. Nous serons à leurs côtés dans les jours et les semaines difficiles qui s'annoncent. Le Coran nous dit: « Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s'adressent à eux, disent: “Paix” ».

Si cette idée semble familière, c'est peut-être parce qu'elle ressemble à celle que l'on retrouve dans l'Évangile de Matthieu, qui ne parle pas de vengeance et de représailles, mais de tendre l'autre joue. Certes, si nous nous donnons la peine de les chercher, les leçons que l'on trouve dans nos fois respectives nous lieront les uns aux autres, car elles sont plus puissantes que les choses qui nous divisent.

Il y a à peine deux ans, j'ai pris part à une vigile qui rendait hommage à six hommes innocents de Sainte-Foy, à Québec: des frères, des pères et des fils qui, comme les victimes de Christchurch, ont été tués par balle pendant qu'ils priaient. J'ai accompagné leurs familles dans leur deuil. Ces familles avaient du mal à croire que leur communauté puisse être victime d'un tel geste de haine.

Nous avons trop souvent été témoins de tragédies comme celles survenues à Sainte-Foy et à Christchurch: des innocents assassinés; des manchettes qui sonnent l'alarme alors que les pays sont plongés dans le chaos et dans la violence; des grandes tueries; des massacres qui ciblent les communautés religieuses; des attentats terroristes.

C'est une honte. Or, malheureusement, les dirigeants du monde portent une part de responsabilité, une responsabilité que nous ne pouvons pas nier simplement en pointant les autres du doigt. En effet, de nos jours, ceux qui sont les plus fâchés profitent d'une tribune plus grande que jamais.

Une rhétorique toxique s'est installée dans la vie courante. Elle est antisémite, islamophobe, anti-Noirs, anti-Autochtones, misogyne, homophobe. La liste est longue, très longue.

Cette rhétorique est dangereuse, haineuse et vile. Elle foisonne sur la toile, se répandant dans le monde réel avec des conséquences meurtrières. Nous le voyons ici, au Canada, dans le harcèlement en ligne, les lettres anonymes, les lieux de culte vandalisés, les actes de violence, et même le meurtre. En ne dénonçant pas la haine avec la plus grande conviction, nous donnons du pouvoir à ces individus et de la légitimité à leur violence.

Au fil des ans, les attaques terroristes perpétrées contre les musulmans se sont multipliées partout dans le monde. Les familles fuient donc vers des démocraties comme le Canada, les États-Unis et nos pays alliés, priant pour que leur nouveau foyer leur apporte la sécurité, espérant qu'à cet endroit, leurs enfants ne seront pas ciblés à cause de leur religion.

Hélas, trop souvent, ces familles qui ont fui la violence de leur pays d'origine se heurtent à un autre genre de violence quand ils arrivent dans un nouveau pays: la haine des immigrants, l'extrémisme de droite, le nationalisme blanc, le terrorisme néo-nazi.

Ces groupes existent au Canada, un pays qui, sous le leadership de Laurier, de Diefenbaker et de mon père, s'est fait le champion de la protection des minorités et a fait de sa diversité sa plus grande force. Or, bien que la majorité de nos concitoyens accueillent ces nouveaux arrivants à bras ouverts, il reste de petits groupes qui véhiculent l'idée qu'une grande diversité est une faiblesse.

Paradoxalement, ces groupes marginaux disent mépriser les groupes comme Daech, Al-Qaïda et Boko Haram, mais tout comme eux, ils propagent la haine, incitent à la violence et tuent des innocents. Ils ne valent pas mieux que ceux qu'ils prétendent haïr.

Le problème, ce n’est pas seulement que les politiciens ne dénoncent pas assez cette haine, c’est que, dans bien de cas, ils courtisent ceux qui tiennent des propos haineux. J’aimerais dire ceci aux politiciens et aux leaders du monde: la politique tendancieuse, la facilité avec lesquelles certains choisissent de s’approprier des idées extrêmes, il faut que cela arrête. Ce n’est pas que des gens meurent, c’est que des gens sont tués. Des mères et des pères sont arrachés à leurs familles, des enfants innocents, insouciants, sont abattus en un instant, sans une once d’hésitation.

Ces actes ont lieu dans des mosquées, des temples, des synagogues, des églises, des concerts, des centres commerciaux et des écoles. Des gens vulnérables et sans défense sont assassinés au Canada, au sud de la frontière et partout dans le monde. La réponse est toujours la même. Nous sommes atterrés, l'événement fait la une des journaux et les parents serrent leurs enfants un peu plus fort dans leurs bras en remerciant Dieu que cela ne leur soit pas arrivé.

En tant que politiciens, nous offrons nos condoléances et faisons de beaux discours dans la foulée des événements. Nous affirmons que nous allons faire mieux. Nous dirons qu'une telle haine ne pourra jamais plus être attisée impunément. Puis, lorsque les flammes s'éteignent et que la fumée se dissipe, nous fermons les yeux. Nous recommençons à faire de la politicaillerie en trouvant comment exploiter cette puissante rage pour récolter quelques votes de plus. Nous blâmons « l'autre » pour plaire à notre électorat. D'un clin d'oeil, nous légitimons ce mal.

Je prends la parole aujourd'hui pour mettre en lumière cette haine et notre réticence à la dénoncer. En tant de dirigeants, que rares privilégiés disposant de pouvoir et d'un auditoire, il nous incombe d'agir. Cette responsabilité n'est pas négociable. On ne peut pas s'en dégager lorsque c'est politiquement avantageux. Courtiser les gens ayant ces points de vue est toujours un mauvais choix. Nous devons étouffer cette haine de nos partis, lutter contre elle en ligne, la dénoncer dans les assemblées publiques et la repousser quand elle se présente chez nous. Garder le silence quand la haine fermente, c'est en être complice de la façon la plus lâche qui soit.

D’une année à l’autre, d’une décennie à l’autre, on pleure la perte de ces innocents-ci dans ce pays-là et on promet de faire mieux; mais, ensuite, le cycle se répète. Les leaders décident que la haine est un sentiment qu’ils peuvent exploiter, que la colère insatiable les aidera à accéder au pouvoir.

En tant que société, en tant que communauté mondiale et en tant qu'êtres humains, n'avons-nous vraiment rien appris? Pour être honnête, je suis tanné de cela. Je suis tanné d’envoyer nos pensées et nos prières. Or si, moi, je suis tanné, je peux à peine imaginer comment doivent se sentir ceux et celles qui sont touchés chaque jour par la violence.

Partout dans le monde, les gens sont épuisés par le carnage. Quand ces tragédies secouent leur communauté, ils tendent la main à leurs amis et à leurs voisins pour les consoler, outrés par l'incapacité de leurs dirigeants d'adopter une position de principe. Des centaines, voire des milliers, de personnes participent à des vigiles où elles réclament que nous agissions, mais nous ne répondons pas à leurs attentes.

Nos collectivités montrent l'exemple à nos dirigeants, mais ces derniers ne le suivent jamais. Après des tragédies comme celle-ci, les politiciens affirment souvent que ce n'est pas le moment de parler de politique, et que nous devrions plutôt pleurer les victimes et appuyer les communautés touchées. Je pense que c'est une mascarade. Je crois que c'est exactement le bon moment pour parler de politique parce que le meilleur moyen de soutenir des gens est de reconnaître qu'il existe un problème et de prendre des mesures concrètes pour y remédier.

En tant que communauté mondiale, on doit faire un choix.

Est-ce qu'on va dénoncer nos leaders qui ferment les yeux devant ceux qui incitent à la violence?

Est-ce qu'on va dénoncer nos collègues de travail qui racontent des blagues racistes ou misogynes sans que personne ne dise rien?

Est-ce qu'on va dénoncer les trolls sur Internet, ces lâches qui répandent la haine et qui lancent des insultes sous le couvert de l'anonymat?

Au bout du compte, ferons-nous ce qui s'impose? Si nous faisons l'autruche aujourd'hui, le regretterons-nous plus tard? Malheureusement, la tragédie en Nouvelle-Zélande n'est qu'un autre exemple de notre égarement. Nous devons absolument tirer des leçons de la mort de ces 50 personnes.

Nous nous dirigeons dans une voie dangereuse et sans retour, et les gens en ont assez de se battre tout seuls sans le plein appui de leurs dirigeants. Toutefois, au Canada et partout dans le monde, nous pouvons dire maintenant que cela suffit et qu'il ne sera désormais plus possible de fomenter la haine et d'inciter à la violence sans conséquence. Nous le devons aux habitants de Christchurch. Nous le devons aux habitants de Sainte-Foy, de Pittsburgh et de Manchester. Nous le devons à nos enfants, et nous le devons à nous-mêmes.

J'invite les pays aux vues similaires à appuyer le Canada dans ce combat. Nous devons tous — musulmans, chrétiens, juifs, Noirs, Blancs — lutter contre la haine comme une équipe, une équipe qui refuse d'accepter la haine comme la nouvelle norme et qui est lasse d'offrir ses pensées et ses prières.

Ici, au Canada, on a déjà pris des mesures importantes pour lutter contre la discrimination et la haine. On a intensifié les enquêtes visant les groupes de propagande haineuse, y compris les groupes de suprémacistes blancs et néonazis. On a effectué des réformes importantes à l'égard du contrôle des armes à feu. On a augmenté le financement pour assurer la protection des lieux de culte. On a également investi dans des programmes qui favorisent l'inclusion, qui créent des ponts entre les gens et qui célèbrent notre diversité.

Malgré tout, on est conscient qu'il reste encore beaucoup de travail à faire, mais qu'on me comprenne bien: on va faire ce qui doit être fait. C'est un message qu'on va porter sur la scène internationale.

À nos partenaires de partout dans le monde, je dirai que le combat contre le racisme et l'intolérance sera lourd, certes, mais qu'il ne peut plus attendre. Nous pouvons changer véritablement les choses. Nous pouvons tourner la page et quitter la voie dangereuse dans laquelle nous sommes engagés. Nos collectivités sont une source d'inspiration à cet égard.

Il y a plus de bonnes personnes que de mauvaises en ce monde. La lumière chasse les ténèbres, le bien dépasse grandement le mal. Nous le constatons lorsque les citoyens se rassemblent pour tenir une vigile à la suite d'une tragédie, lorsque des étrangers forment une chaine pour protéger un lieu de culte ou qu'ils offrent d'accompagner des personnes qui ne se sentent pas en sécurité. Nous l'avons vu à Sainte-Foy et nous le constatons maintenant en Nouvelle-Zélande.

Il s'agit d'un combat important. J'invite les politiciens de toutes allégeances à suivre l'exemple des bonnes personnes que nous servons et à faire ce qui s'impose. Nous devons contrecarrer cette haine. Ensemble, nous y arriverons.